intelligence émotionnelle

Pervers narcissique : Comment se libérer de son emprise (2)

Poursuivons notre réflexion sur la libération de la victime d’un pervers narcissique en détaillant les différentes étapes de l’affranchissement psychologique : sortie du déni, nommer puis avouer sa souffrance, passer de la prise de conscience à l’action.

Sortir du déni

Même si les pervers ne vivent que par le déni, il ne faut pas sous-estimer ce que s’impose la victime pour parvenir à supporter l’enfer que lui fait vivre son persécuteur. Afin de justifier à leurs propres yeux cet attachement qui se révèle de plus en plus toxique, les agressées recourent également au déni mais selon un mode moins pathologique, oscillant d’avantage vers le refoulement : refus d’entrevoir la vérité, mise à l’écart des pensées négatives. Cet engrenage peut être facilité par les encouragements de certaines personnes de l’entourage qui n’y voient que du feu, louant la réussite grandiose d’un couple si réussi ! …

La victime essaie en vain de se raisonner, tentant de se persuader qu’elle est la responsable des tensions qui ternissent le quotidien du couple, qu’il lui faut faire des efforts pour ne plus contrarier son compagnon qui de son côté promet inlassablement le retour des jours idylliques du début de la relation. On veut voir dans cette volonté commune la solidité du couple, même s’il est un peu singulier. N’est-ce pas ce qui le rend encore si unique et précieux ? Et puis à certains moments, la victime a des flashs de lucidité auxquels elle n’ose pas apporter un véritable crédit, ne se sentant pas le courage de tout remettre en cause. Cette “communauté de dénis” et cette alliance destructrice inconsciente interviennent justement pour assurer la non séparation, pour entretenir un lien dont chacun refuse d’entrevoir l’issue fatale, l’impasse inéluctable, dans une complicité mutuelle de l’entretien de la duperie. Il se produit alors une espèce de fuite en avant, où l’on essaie de sauvegarder la relation coûte que coûte. Le pire est que l’analyse qui suit la rupture ne révèle pas forcément grand chose à la victime qui savait qu’elle s’obligeait à positiver en permanence pour fuir cette négativité envahissante, qu’elle se sacrifiait pour assouvir son instinct de sauveur. Pourtant, c’est le pervers qui scie la branche sur laquelle il est assis : c’est à cause de son comportement que la victime va finir par se détacher de cet idéal tant promis.

Nommer puis avouer sa souffrance

Nier sa souffrance est une façon de se protéger; mais cela doit rester une étape intermédiaire précédant la reconnaissance de la douleur. Psychiquement, l’affirmation d’un déplaisir est difficile car il est toujours précédé de la tentative de sa négation. Quand la victime ne refoule plus sa douleur, qu’elle l’accepte en osant l’entendre et en parler, le cheminement vers la guérison a commencé. Ce processus est toujours plus difficile à faire lorsque la douleur est la résultante d’un mauvais traitement prodigué par une personne qu’on a aimée; c’est presque aussi difficile d’endurer la douleur en tant que tel que de prendre conscience qu’elle est due à un comportement mené sciemment par une personne à qui on a tant donné, en vain… La mission du proche à qui la victime se confie consiste avant tout à accueillir ses confessions. Il convient de refuser la posture de neutralité face au viol psychique subi par la victime qui a justement besoin d’être reconnue comme telle. La posture adoptée par le proche doit être sans équivoque, un silence même bienveillant de sa part pouvant être interprété comme une négation de la souffrance évoquée et une complicité avec le manipulateur. Il ne faut pas hésiter à reformuler la situation avec des mots simples que la victime doit entendre : “tu as été victime d’un prédateur; cela relève de la psychiatrie pour lui et de la survie pour toi; tu n’avais pas d’autre alternative que de mettre un terme définitif à cette relation destructrice“.

La victime doit impérativement consulter pour être prise en charge. Le proche ne doit pas s’improviser thérapeute, même s’il a des prédispositions ou des compétences en la matière. Cela fausserait la relation amicale en faisant endosser à cet allié des responsabilités trop lourdes. Un ami, aussi sain soit-il peut être submergé par l’angoisse, contaminé par le malheur et ne plus être en mesure d’apporter le soutien réparateur attendu. Pour la victime, entendre nommer sa douleur et pouvoir ensuite la nommer soi-même, c’est être capable d’y faire face. S’apercevoir que cette angoisse est devenue quotidienne, continue, que le pervers soit physiquement présent ou non, est une constatation salutaire; elle permet de repasser à l’action pour entamer la phase de reconstruction.

Passer de la prise de conscience à l’action

C’est l’étape la plus longue et la plus délicate, qui explique la nécessité de se faire aider par un professionnel. C’est que pour agir, il faut des forces, or la victime en a été vidée et elle a du mal à réaliser. Elle a l’esprit inhibé, habitué à ne plus réfléchir qu’en fonction des sollicitations de son bourreau. Elle n’a plus l’habitude de penser par elle-même et pour elle-même. Elle peut même encore espérer un retour aux premiers temps enchanteurs et trouver des excuses à cet être impitoyable dont elle ne peut concevoir la noirceur. Elle se croit seule responsable du fiasco; elle préfère se sentir coupable qu’impuissante.

L’humiliation d’avoir savouré de façon exaltée les premiers instants de la relation lui fait supposer sournoisement une complicité indigne. Elle interrogera avec le thérapeute ce qui lui a fait faire ce choix de partenaire. Pourtant, elle n’est pas coupable, elle n’a pas commis de faute; elle est restée sincère jusqu’au bout. Pour sortir de la léthargie lucide dans laquelle le pervers l’a plongée, de cette résignation progressive vaguement consciente, un de ses premiers mouvements de révolte consistera souvent à s’adresser à un tiers, car toute seule, elle n’a plus aucun recul sur la situation.

Nous achèverons dans un prochain article de décrire cette étape salutaire de prise de conscience permettant à la victime de passer à l’action pour se libérer de l’emprise du pervers.